mercredi 15 février 2017

Rania Matar

"Invisible Children"  J’ai entamé ce projet en 2014, quand le problème des réfugiés n’avait pas atteint l’importance qui est la sienne aujourd’hui en Europe. Il n’était pas encore présent dans toutes les actualités, mais au Liban, il s’installait déjà doucement.  Le Liban compte environ 4 millions d’habitants et actuellement environ 1,5 million de réfugié syriens. Marqué par une économie fragile et des tensions politiques locales, le pays a du mal à faire face à l’afflux conséquent de réfugiés à l’intérieur de ses frontières. Leur présence crée une tension interne grandissante ainsi que des divisions dans un pays déjà fragile, ce qui rend la crise humanitaire de plus en plus difficile à résoudre.  Lorsque je me suis rendue à Beyrouth en 2014, j’ai été frappée par les réfugiés syriens enfants et adolescents qui se tenaient à tous les coins de rue, le plus souvent pour demander de l’argent, parfois pour vendre des roses ou des bibelots, ou portant du matériel dépareillé pour cirer les chaussures. Ils disaient tous qu’ils étaient en train de travailler. On les amenait en camion chaque matin, pour les lâcher dans les rues et les charger de rapporter de l’argent tous les jours. Les gens passaient souvent à côté d’eux à pied ou en voiture, indifférents ou agacés par les effets de l’afflux des réfugiés sur l’économie et les ressources du pays, mais aussi par ce que la ville était devenue, avec ces enfants qui faisaient la manche dans les zones les plus cosmopolites de Beyrouth.  En parlant avec eux, je me suis vite rendue compte que leurs histoires étaient étrangement similaires : ils étaient au Liban avec leur mère, vivant dans des maisons de fortune ; leur père était mort ou combattant en Syrie – ils ne savaient jamais pour quel camp ; ils n’allaient pas à l’école, vivaient dans un flou temporaire qui devenait chaque jour un peu plus permanent ; beaucoup ne savaient ni lire ni écrire, et ils étaient tous nerveux, apeurés, me donnaient souvent un faux nom.  En tant que mère d’enfants du même âge, j’ai été sincèrement émue par ces enfants, ces ados et ces jeunes mères qui faisaient la manche. Ce qui m’a frappée, c’est qu’ils étaient presque devenus anonymes et invisibles pour les autochtones, comme s’ils se mêlaient aux graffitis sur les murs devant lesquels ils se tenaient, simples couches d’histoire supplémentaires, nouveaux panneaux publicitaires déchirés. Désignés par la population et par les actualités comme « les réfugiés », ils semblaient être définis par leur identité en tant que groupe plus qu’en tant qu’individus. Préserver leur anonymat individuel, rendait sans doute plus facile d’ignorer l’ampleur de la crise des réfugiés.  Avec mes photos, j’ai voulu mettre des visages singuliers sur des enfants invisibles, leur redonner une dignité et faire leur portrait individuel.  J’ai fini par ajouter à la série quelques photos d’un autre ensemble de réfugiés, d’enfants invisibles : la troisième génération de filles dans les camps en Palestine.  Rania Matar
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